Faurisson, négationniste impénitent face à Badinter

Publié le par Web Citoyens

L'historien attaquait en diffamation l'ancien garde des Sceaux.
 
Par Christophe BOLTANSKI
 
Quand Robert Faurisson pénètre dans le tribunal encore vide, il prend place du côté des prévenus, à la gauche de la barre. Par habitude. Il a tant de fois été condamné pour négationnisme ou apologie de crimes de guerre. Aujourd'hui, pourtant, c'est lui qui attaque. Il poursuit l'ancien garde des Sceaux, Robert Badinter, celui-là même qui, en 1981, lui avait fait subir son premier déboire judiciaire. Un quart de siècle plus tard, celui qui nie non seulement l'existence des chambres à gaz, mais aussi la réalité de la Shoah, tente d'inverser les rôles.
Devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, l'ancien maître de conférence à Lyon-III accuse l'ex-ministre de lui avoir causé «un préjudice considérable en mentant sciemment» le 11 novembre 2006, sur la chaîne Arte. Invité de l'émission le Forum des Européens, Robert Badinter avait évoqué au détour d'une phrase son passé d'avocat : «Le dernier procès que j'aurai plaidé dans ma vie avant de devenir ministre, c'est le procès contre Faurisson. J'ai fait condamner Faurisson pour être un faussaire de l'histoire.» 

Argutie. 
Un propos «diffamatoire», selon Faurisson qui, debout, brandit le jugement du 8 juillet 1981. «Je demande où, à quelle page, à quel alinéa, à quelle ligne, il est dit que Robert Faurisson a été condamné pour être un faussaire de l'histoire ? La réponse est : nulle part !» Lors de ce premier procès, les juges avaient estimé qu'il avait «manqué aux obligations de prudence, de circonspection objective et de neutralité intellectuelle qui s'imposent au chercheur qu'il veut être», qu'il avait même «volontairement tronqué certains témoignages». Mais le tribunal avait estimé «ne pas avoir à rechercher si un tel discours constituait ou non une falsification de l'histoire». 
C'est cette argutie juridique qui lui permet de traîner en justice «l'ancien garde des Sceaux, l'ancien président du Conseil constitutionnel», comme il se plaît à le rappeler. Il réclame 15 000 euros de dommages et intérêts et la lecture du jugement sur Arte. La situation semble le réjouir. Cet homme de 77 ans, le crâne garni de deux petites touffes blanches, qui en parlant de lui-même dit «Faurisson», s'enflamme à mesure qu'il ressort ses vieilles antiennes sur «les prétendues chambres à gaz et le prétendu génocide des Juifs». Le président, Nicolas Bonal, lui rappelle que ces mêmes propos lui ont valu d'être condamné. En vain. C'est un négationniste impénitent qui revendique haut et fort un brûlot antisémite, posté en ligne et cité par un témoin de la défense. «J'en suis l'auteur, j'en suis l'auteur !» crie-t-il à propos d'un texte intitulé Je bois du petit lait qui compare l'Holocauste à une «baudruche» qu'il faut crever et ajoute : «C'est un bidon fondamental, ce grand martyr de la race juive.» 
Assis en face de lui, Robert Badinter parvient difficilement à contenir sa colère. «C'est un fou !» murmure-t-il plusieurs fois. Debout à son tour devant les juges, il explique que l'émission d'Arte portait sur un tout autre sujet : les menaces des intégristes sur la liberté d'expression. Interrogé «à la fin, presque à l'improviste» sur les lois mémorielles, il a réitéré les réserves qu'il partage avec les historiens et rappelé qu'en tant qu'avocat de la Licra, la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme, il avait réussi à faire condamner Faurisson bien avant la loi Gayssot.

Plaidoirie. 
Le 22 juin 1981, il n'avait pas cessé de traiter dans sa plaidoirie l'universitaire de «faussaire de l'histoire». Deux jours plus tard, nommé garde des Sceaux par Mitterrand, il avait quitté le barreau pour la chancellerie. Lors du jugement, le 8 juillet, il était assailli par ses nouvelles tâches. «J'ai été certainement avisé du résultat. [...] Je ne suis pas sûr d'avoir lu le jugement. [...] Pour un article, j'aurais vérifié. Sur un plateau de télévision, vous répondez en fonction de vos souvenirs.» 
Voilà pour la forme. Sur le fond, il ne regrette rien. Dans la décision de 1981, un attendu, raconte-t-il, le concerne personnellement. «C'est celui qui évoque les survivants et les enfants de celles et de ceux qui ont disparu dans le génocide. Je suis de ceux-là.» Il poursuit sans parvenir à contenir son émotion : «J'avais 13 ans quand mon oncle a été arrêté au domicile que nous venions de quitter, en octobre 1941 . Il a été dénoncé et envoyé à Drancy et, de là, a disparu. J'avais 14 ans quand ma grand-mère paternelle a été arrêtée à son domicile par des policiers français sur ordre de Bousquet. C'était au début de l'automne 1942. Elle avait 80 ans. On l'a descendue sur une civière, envoyée à Drancy, déportée, et on n'a plus eu de ses nouvelles. J'allais avoir 15 ans quand mon père a été arrêté à Lyon ; [...] bien entendu, nous n'avons jamais eu de ses nouvelles.» Il raconte comment, à la Libération, il allait au Lutetia interroger les survivants, comment, plus tard, il a récité le kaddish dans le camp de Sobibor, tombeau de son père. Faurisson est coupable de «l'une des pires entreprises de faussaires de l'histoire... On en est arrivé à dire que ces gens sont morts du typhus, sous les bombardements alliés. Par hasard». Il hausse la voix, se tourne vers son accusateur : «Que les choses soient claires. Pour moi, jusqu'à la fin de mes jours, tant que j'aurai un souffle, vous et ceux de votre espèce ne serez jamais que des faussaires de l'histoire la plus tragique.» 

Témoins. 
Robert Badinter a obtenu que cette audience , qui s'achèvera le 2 avril, soit filmée «pour l'histoire». Ses témoins ­ des historiens, comme Annette Wieviorka, le romancier Didier Daeninckx... ­ démontent les méthodes falsificatrices du plaignant qui usurpe jusqu'à son titre de «professeur d'université». Valérie Igounet, auteur d'une histoire du négationnisme en France, explique : «Faurisson part de son postulat que les chambres à gaz n'existent pas et, à partir de ce postulat, il va interpréter les faits.» Tous soulignent aussi sa «phobie antisémite» exprimée récemment lors d'une conférence négationniste sur l'Holocauste à Téhéran où il vitupère contre «la juive Simone Veil» ou le «juif Fabius». 
Après avoir détaillé comment le plaignant «triture, tronque et falsifie», l'historienne Nadine Fresco conclut qu'il faut «apprendre à vivre avec ces faussaires» tout en continuant «à travailler et à les combattre». Car, ajoute-t-elle : «ils procèdent par scandales» . «On est dans le chagrin, eux sont dans la jouissance. Et leur jouissance semble immense.» 
 
Libération
mardi 13 mars 2007
 

Publié dans Justice

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yériché GORIZIAN 14/03/2007 23:58

Dans une démocratie, la liberté et le droit, font que ceux qui prônent des pensées anti-démocratiques peuvent arriver à avoir une large audience.Dans une démocratie, l'extrémisme peut parvenir au pouvoir sans effusions de sang. Le seul moyen qu'a ce régime pour se défendre, c'est l'éducation, le savoir et la conscience de ses citoyens, ainsi que la Loi.Ainsi, comble de l'ironie, un négationniste traîne un démocrate devant un tribunal.C'est la démocratie et il faut en assumer ses paradoxes.Bonne continuation à tous les webcitoyens